Analyse FailliteTracker. À activité et à taille comparables, Paris enregistre près de trois fois plus de plans de cession que ne le laisse prévoir la structure de ses redressements judiciaires. Les Hauts-de-Seine ne sont pas loin derrière. La composition économique locale ne suffit pas à expliquer l'écart.

Tribunal de commerce de Paris, quai de la Corse.
Un taux qui ne colle pas
Un redressement judiciaire ne se termine pas toujours par une liquidation. L'entreprise peut continuer dans le cadre d'un plan de redressement, ou faire l'objet d'une cession totale ou partielle. Reste à savoir si ces issues se répartissent de la même façon d'un territoire à l'autre. En travaillant sur les données FailliteTracker, un chiffre nous a arrêtés : 13,65 % de cessions à Paris.
Comparer des taux bruts département par département n'aurait pas eu grand sens. Paris ne ressemble ni à Marseille, ni à Lille, ni à Toulouse : ni les mêmes secteurs, ni les mêmes tailles d'entreprises. Nous avons donc posé la question autrement. Que se passe-t-il quand on compare des entreprises de même activité et de même taille ?
Comparer ce qui est comparable
Pour neutraliser l'effet de composition, chaque redressement judiciaire a été classé dans une cellule combinant son code APE et sa tranche d'effectif. Une entreprise de restauration parisienne employant 6 à 9 salariés est ainsi rapportée à une population de référence de même activité et de même tranche d'effectif, et à elle seule.
Les cellules dont la population de référence était trop faible ont été écartées. Le nombre de cessions attendu pour un territoire est ensuite reconstitué cellule par cellule, à partir des taux de référence, puis comparé au nombre réellement observé.
Paris : 701 cessions pour 251 attendues
| Paris | Résultat |
|---|---|
| RJ comparés | 5 137 |
| Cellules comparées | 567 |
| Cessions observées | 701 |
| Cessions attendues après standardisation | 251,4 |
| Taux observé | 13,65 % |
| Taux attendu standardisé | 4,89 % |
| Ratio observé / attendu | 2,79 |
| Excès de cessions | +449,6 |
| Excès relatif | +178,9 % |
À activité et tranche d'effectif comparables, Paris présente environ 2,8 fois plus de cessions qu'attendu. L'écart représente près de 450 cessions supplémentaires sur le seul périmètre étudié. Ce n'est pas une variation de quelques points, c'est un facteur.
Les Hauts-de-Seine suivent
Le département voisin affiche pratiquement le même profil, avec un taux observé légèrement supérieur à celui de Paris et un attendu un peu plus élevé, ce qui ramène le ratio à 2,47.
| Hauts-de-Seine | Résultat |
|---|---|
| RJ comparés | 1 788 |
| Cellules comparées | 447 |
| Cessions observées | 250 |
| Cessions attendues | 101,2 |
| Taux observé | 13,98 % |
| Taux attendu standardisé | 5,66 % |
| Ratio observé / attendu | 2,47 |
| Excès de cessions | +148,8 |
| Excès relatif | +147,1 % |
Dix départements, deux régimes
| Département | Observé | Attendu | Ratio O/A | Écart relatif |
|---|---|---|---|---|
| Paris | 13,65 % | 4,89 % | 2,79 | +178,9 % |
| Hauts-de-Seine | 13,98 % | 5,66 % | 2,47 | +147,1 % |
| Loire-Atlantique | 7,52 % | 4,54 % | 1,65 | +65,4 % |
| Seine-Saint-Denis | 6,81 % | 4,84 % | 1,41 | +40,8 % |
| Rhône | 7,58 % | 5,80 % | 1,31 | +30,6 % |
| Val-de-Marne | 6,53 % | 5,00 % | 1,31 | +30,5 % |
| Haute-Garonne | 4,25 % | 4,13 % | 1,03 | +2,9 % |
| Nord | 4,17 % | 4,52 % | 0,92 | −7,8 % |
| Gironde | 2,80 % | 3,99 % | 0,70 | −30,0 % |
| Bouches-du-Rhône | 2,52 % | 4,03 % | 0,62 | −37,6 % |

Ratio entre cessions observées et cessions attendues après standardisation APE × effectif. La ligne 1,00 représente l'attendu.
L'écart entre le haut et le bas du classement est de l'ordre de 1 à 4,5. Entre les deux, un groupe de départements se tient dans une bande resserrée, à peine au-dessus ou au-dessous de l'attendu.
Marseille casse l'explication par la métropole
On pourrait vouloir régler l'affaire en invoquant un effet grande métropole. Les Bouches-du-Rhône l'interdisent : 244 cessions y sont observées pour 390,8 attendues, soit un ratio de 0,62. À structure APE × effectif comparable, il s'y produit environ 38 % de cessions de moins qu'attendu. La Gironde est également en dessous, et la Haute-Garonne tombe presque exactement sur l'attendu. La taille de l'agglomération, à elle seule, ne prédit rien.
Un artefact de données ?
Première vérification à faire : l'effectif inconnu. Si Paris et les Hauts-de-Seine étaient moins bien renseignés que le reste du pays, la standardisation porterait sur une population biaisée. C'est l'inverse qui se produit.
| Zone | RJ | Effectif connu | Couverture |
|---|---|---|---|
| Paris | 7 129 | 6 514 | 91,37 % |
| Hauts-de-Seine | 2 389 | 2 208 | 92,42 % |
| Reste de la France | 216 918 | 186 741 | 86,09 % |
Une fois toutes les contraintes de standardisation appliquées, l'analyse conserve encore 5 137 redressements à Paris et 1 788 dans les Hauts-de-Seine. Le signal ne repose pas sur un petit échantillon.
Ce que ces chiffres ne disent pas
L'association géographique est forte et elle résiste au contrôle par l'activité et la taille. Cela ne suffit pas pour attribuer causalement l'écart à une juridiction ou à une pratique judiciaire particulière, et nous ne le faisons pas.
Bien d'autres variables pèsent sur l'issue d'un redressement : montant du passif, nature des actifs cessibles, âge de l'entreprise, chiffre d'affaires, appartenance à un groupe, effectif exact, situation financière à l'ouverture, durée de la période d'observation, existence et nombre d'offres de reprise, sans oublier la juridiction qui a effectivement traité le dossier. Aucune de ces dimensions n'entre dans le calcul présenté ici.
Quelques pistes
La première est le marché de la reprise. Paris et sa première couronne concentrent les investisseurs, les fonds, les conseils et les groupes susceptibles de déposer une offre. Là où il y a des repreneurs, il y a des cessions.
La deuxième tient à la nature des actifs. Deux entreprises de même code APE et de même tranche d'effectif peuvent différer du tout au tout par leur marque, leur clientèle, leur emplacement, leurs contrats ou leurs actifs incorporels. Un bail commercial bien situé se reprend, un même fonds en périphérie beaucoup moins.
La troisième est une limite de notre propre contrôle. APE × effectif reste une approximation de la comparabilité. L'endettement, le chiffre d'affaires ou l'appartenance à un groupe peuvent encore séparer les populations comparées.
La quatrième, la plus difficile à mesurer, est l'écosystème professionnel. Administrateurs judiciaires, mandataires, avocats, conseils, investisseurs et tribunaux forment localement un milieu dont les habitudes de travail influencent la capacité à monter une solution de reprise dans les délais de la procédure.
Un écart trop large pour être laissé de côté
Paris : 13,65 % observé contre 4,89 % attendu, 701 cessions contre 251, ratio 2,79. Hauts-de-Seine : 2,47. Bouches-du-Rhône : 0,62. À caractéristiques observables comparables sur l'activité et la taille, la fréquence des cessions après redressement judiciaire varie donc fortement selon le territoire.
Reste la question du pourquoi. Elle demande d'autres données que celles mobilisées ici, et c'est plutôt le début de l'enquête que sa conclusion.
Annexe méthodologique
Périmètre. L'analyse porte sur les redressements judiciaires présents dans la base FailliteTracker sur la période retenue, avec recherche d'une cession observée dans les 24 mois suivant l'ouverture de la procédure.
Standardisation. Les redressements sont répartis, pour chaque territoire, en cellules Code APE × tranche d'effectif. Un taux de cession de référence est calculé pour chaque cellule suffisamment représentée. Les cellules trop peu peuplées sont exclues.
Cessions attendues = Σ (nombre de RJ de la cellule × taux de référence de la cellule)
Ratio O/A = cessions observées / cessions attendues
Un ratio de 1,00 correspond exactement à l'attendu. 2,00 signifie deux fois plus de cessions qu'attendu, 0,50 deux fois moins. Pour Paris : 701 observées pour 251,4 attendues, soit 2,79.
Prudence. La standardisation neutralise une part importante des différences de composition, elle ne constitue pas un modèle causal. Les résultats doivent se lire comme la mise en évidence d'un écart territorial robuste à l'activité et à la tranche d'effectif, non comme la démonstration d'un effet propre d'une juridiction.