Entre 2020 et 2026, la Charente-Maritime a enregistré 2 886 défaillances d’entreprises selon les données Faillite Tracker. Après le creux artificiel observé durant la période Covid (234 procédures en 2020), le département a connu une remontée continue des ouvertures de procédures collectives jusqu’au record historique de 745 jugements en 2025. En 2026, 201 défaillances sont déjà recensées à date.

Le niveau d’alerte n’est plus conjoncturel. Il devient structurel.

Les données de l’étude Faillite Tracker sur la période 2020-2026 révèlent une dynamique structurelle : le département ne traverse pas une simple crise, mais une recomposition profonde de son tissu entrepreneurial.

Pendant des années, les indicateurs macroéconomiques locaux ont masqué une vulnérabilité latente. Les aides publiques ont figé le marché. Aujourd'hui, le rattrapage est amorcé et redessine la carte des défaillances.

La perfusion est débranchée. Une nouvelle hiérarchie des acteurs se dessine.

L'analyse des jugements d'ouverture, des procédures de sauvegarde et des liquidations sur le territoire charentais-maritime (17) documente ce basculement. Elle expose les secteurs qui cèdent et ceux qui mutent.

Les références historiques deviennent obsolètes face aux chocs récents

Historiquement, le département de la Charente-Maritime affichait des cycles de défaillances prévisibles, indexés sur la conjoncture nationale et les saisons touristiques. Entre 2010 et 2019, la moyenne annuelle s’établissait à 557 procédures collectives, avec des pics à 739 (2014) et des creux à 375 (2017), selon la série Faillite Tracker. Notre analyse depuis 2007 confirme une absorption différée des crises – le choc de 2008 n’a généré un véritable pic départemental qu’en 2014 (739). Les entreprises locales disposaient d’un matelas de trésorerie lié à l’économie résidentielle et à la saisonnalité touristique, amortissant les effets immédiats des ruptures macroéconomiques.

Ce paradigme est rompu.

L'évolution du nombre de défaillances sur les dix dernières années dessine une rupture de tendance nette. Les modèles prédictifs basés sur la crise de 2008 échouent à anticiper la violence des cessations de paiements actuelles. Le choc n'est plus financier. Il est opérationnel et systémique.

2020-2022 : l'anomalie statistique de la période post-pandémie

Le déclenchement de la crise sanitaire n’a pas provoqué l’hécatombe redoutée. En 2020, les ouvertures de procédures collectives chutent à 234, soit leur plus bas niveau depuis 2006 (source : Faillite Tracker). La mécanique statistique s’inverse : ‑36 % par rapport à la moyenne décennale. 2021 prolonge le phénomène avec 232 défaillances recensées, puis 2022 reste contenue à 367 jugements. Les dispositifs de soutien - PGE, chômage partiel, reports de charges - engendrent un gel inédit de la courbe. Des structures fragilisées survivent artificiellement, leur disparition étant repoussée. La série statistique ne traduit pas une amélioration réelle de la résilience économique : c’est une illusion d’optique.

Cette période crée une illusion de solidité. Les tribunaux de commerce de La Rochelle et de Saintes ont enregistré une chute drastique des ouvertures de procédures collectives.

Le risque économique n'a pas disparu. Il a été différé.

Les entreprises n'ont pas renforcé leurs fonds propres, elles ont accumulé de la dette. La période 2020-2022 apparaît rétrospectivement comme une zone de gel statistique, préparant le terrain pour le rebond mécanique des défaillances observé par la suite.

Construction, tourisme et maritime : une vulnérabilité asymétrique

Les données Faillite Tracker montrent une forte concentration des défaillances dans le BTP, le commerce et l’hôtellerie-restauration, confirmant la vulnérabilité des secteurs les plus exposés aux tensions de trésorerie et au ralentissement de la consommation.

  1. La construction s'effondre. Le secteur du BTP encaisse le choc frontal de la hausse des coûts des matériaux et du blocage du crédit immobilier. Les marges, déjà faibles, sont pulvérisées.
  2. Le tourisme résiste sous tension. Hôtellerie et restauration bénéficient de flux constants, mais la rentabilité est rongée par les coûts de l'énergie et la pénurie de main-d'œuvre. La défaillance frappe ici les établissements sous-capitalisés ou hors des zones côtières premium.
  3. L'économie maritime s'adapte. Le nautisme et les activités portuaires montrent une résilience plus marquée, soutenus par des carnets de commandes internationaux et une clientèle structurellement moins sensible à l'inflation.

Là où le nautisme symbolise l'exportation protectrice, la restauration illustre une fragilité de trésorerie, la construction incarne la destruction de valeur immédiate.

2023-2026 : la liquidation directe remplace la sauvegarde

La lecture des jugements d’ouverture éclaire une bascule statistique : en 2023, 72 % des procédures collectives ouvertes dans le département se sont soldées directement par une liquidation judiciaire, contre 63 % en 2019. Les redressements tombent à 21 % (vs 29 % en 2019), les sauvegardes à seulement 7 %. En 2025, la tendance s’accentue encore : les liquidations judiciaires restent largement majoritaires dans les ouvertures de procédures collectives, traduisant une dégradation de la capacité des entreprises à anticiper leurs difficultés.

La tendance est nette : la voie préventive n’est plus activée. Seule la disparition pure et simple demeure.

La proportion de liquidations judiciaires directes augmente au détriment des redressements et des sauvegardes.

Les dirigeants charentais-maritimes déclarent la cessation de paiements trop tard. Les trésoreries sont exsangues, vidées par le remboursement des PGE et l'inflation des charges d'exploitation. L'outil de la sauvegarde, conçu pour anticiper les difficultés, est sous-utilisé. Les juges n'ont d'autre choix que d'acter la disparition de l'entité juridique. La liquidation devient la norme de sortie du marché.

Les TPE en première ligne du rattrapage

L'évolution par tranche d'effectifs ne laisse aucune place au doute. Entre 2020 et 2026, près de 80 % des défaillances concernent les entreprises de moins de 10 salariés - soit 2 376 jugements sur les 2 886 enregistrés, selon Faillite Tracker. Le volume des défaillances est massivement porté par les très petites entreprises (TPE) et les indépendants.

Les structures de moins de cinq salariés concentrent désormais l’essentiel du risque. Dépourvues de directions financières structurées, elles subissent les chocs de trésorerie sans capacité de négociation face aux créanciers ou aux banques. Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) du département affichent des taux de survie nettement supérieurs, protégeant l'emploi salarié global, mais masquant l'hécatombe du tissu micro-entrepreneurial local.

La taille de l'entreprise dicte sa capacité de survie.

Une purge structurelle inévitable

L’économie de la Charente-Maritime ne traverse pas une zone de turbulences temporaire. Entre 2020 et 2026, le taux annuel de défaillances atteint plus de 410 jugements, soit +37 % par rapport à la décennie précédente (307 par an entre 2010 et 2019). En 2025, la barre des 745 défaillances annuelles place le département au sommet de la série historique depuis 2006, loin devant le précédent pic de 739 en 2014. Le choc n’est pas absorbé : 201 faillites actées dès le premier trimestre 2026 (+34 % sur un an). La normalisation d’un taux élevé entérine une nouvelle réalité économique : chaque mois, le tissu local se déleste de 35 à 50 entités, selon Faillite Tracker.

Ce cycle de destruction est le prix d'un retour à la réalité économique après trois années sous assistance respiratoire. Les structures viables consolideront leurs parts de marché sur les ruines des entités sous-capitalisées. Pour les acteurs locaux, l'enjeu n'est plus d'espérer un retour aux statistiques de 2019. L'impératif stratégique consiste désormais à piloter la trésorerie mois après mois et à restructurer la dette avant que la cessation de paiements ne rende toute sauvegarde impossible.



 

Méthodologie : analyse des jugements d’ouverture de procédures collectives (sauvegarde, redressement, liquidation judiciaire) enregistrés par Faillite Tracker sur la période 2020-2026 pour les entreprises immatriculées en Charente-Maritime. Les chiffres 2026 intègrent les jugements publiés au BODACC jusqu'à la date de rédaction, avec un décalage moyen de publication de l'ordre de deux semaines.